Quand une course de dragons implique un héros, un pilote valeureux et une tricheuse irascible...
S'il est possible de lire l'intégralité du texte ci-dessous, vous pouvez télécharger cette nouvelle au format PDF ou en HTML.
Le jeune homme resserra son manteau noir pour se protéger du vent froid et s’approcha du poste de garde.
Il n’était pas très grand, mais il avait un aspect imposant.
C’était peut-être ses longs cheveux blonds. Ou peut-être ses yeux bleu pale.
Ou, plus probablement, l’épée d’un mètre cinquante qu’il portait dans le dos.
Les hommes du poste le regardaient venir d’un air méfiant. C’était le genre de types qui pouvaient causer des problèmes.
« Bonjour, fit l’homme. Je peux passer ?»
Les deux gardes se regardèrent un moment.
« Non, répondit finalement l’un d’eux. La frontière est fermée pour le moment.»
L’homme soupira.
« Écoutez, je dois aller au Mondar. Qu’est-ce qui se passe ?
— Visite de la reine. La frontière est fermée pour des raisons de sécurité.
— Quoi ? Mais ça n’a pas de sens !
— Certaines personnes dans Erekh veulent du mal à la reine. S’ils pouvaient entrer au Mondar, ça pourrait être une occasion rêvée.»
Des bruits de chevaux se firent entendre, au loin.
L’homme secoua la tête.
« C’est stupide. Si quelqu’un voulait attaquer la reine, c’est ici qu’il le ferait, dans cette passe, pas au Mondar. Mais vous n’êtes que deux.»
L’homme jeta un coup d’œil aux deux falaises qui entouraient le passage. De là haut, une embuscade serait facile. À moins que...
« Vous avez d’autres hommes, hein ?» demanda-t-il.
Un garde acquiesça de la tête.
« Les meilleurs archers du Mondar, répondit-il. Alors à votre place, je repartirais calmement.»
Les bruits de chevaux se rapprochaient. L’homme tourna la tête.
« C’est la reine qui arrive ?»
Il y avait des chances. Il devait y avoir une vingtaines de cavaliers armés qui entouraient une voiture. Cela ferait une bien lourde escorte pour le voyage d’un simple particulier.
« C’est ce qu’on dirait», répondit un garde.
Les cavaliers arrivaient au niveau de la frontière. L’un d’eux s’approcha des gardes.
« Pas de problème ? demanda-t-il.
— Non, répondit un garde.
— Juste ce type», ajouta le second.
Le cavalier hocha la tête, puis repartit vers la voiture.
L’homme sourit.
« Vous pensez que je vais attaquer à un contre vingt ?
— On ne sait jamais», répondit le garde en haussant les épaules.
Le cavalier revint vers l’homme.
« Vous devez venir avec moi, Monsieur.
— Pourquoi ?
— Ordre de la reine.»
L’homme leva un sourcil.
« Alors, si c’est un ordre de la reine...»
Il suivit le cavalier jusqu’à la voiture.
« Votre épée, s’il vous plaît», demanda ce dernier.
L’homme hocha la tête et lui tendit l’épée.
« Elle s’appelle Revient.»
Le cavalier sourit.
« Ça sonne moins bien qu’Excalibur», fit-il en le faisant entrer dans la voiture.
L’homme baissa la tête devant la reine.
« Bonjour, votre Majesté.»
La reine sourit.
« Bonjour, Armand. Qu’est-ce que tu viens faire ici ?»
Armand haussa les épaules.
« Je voyage. J’ai toujours rêvé de voir les dragons du Mondar. Et vous ?
— Relations diplomatiques. Le Mondar est l’ami d’Erekh depuis longtemps, et nous aimerions voir comment rapprocher nos deux pays.»
Armand hocha la tête.
Ils restèrent silencieux pendant une dizaine de minutes. Cela faisait deux ans depuis la dernière fois qu’ils s’étaient vus. À l’époque, elle n’était pas reine. Il avait un peu de mal à savoir comment il devait lui parler, maintenant.
« Alors, finit finalement par demander Armand. Comment ça se passe ?
— D’être reine ? demanda la reine. Plutôt pas trop mal. Je suis encore en vie, c’est déjà ça. Et toi ? Ta carrière de chevalier ?
— Pareil, répondit Armand en souriant. Je suis toujours vivant.
— Je suppose que tu ne voudrais pas faire partie de ma garde rapprochée ? Il y a pas mal de menaces sur ma personne, ces derniers temps.
— Il paraît, mais non, répondit Armand en secouant la tête. Garde du corps, ce n’est pas trop mon genre.
— Tant pis, alors», fit la reine en souriant.
Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre.
« Je crois que nous arrivons.»
Armand hocha la tête.
« Prenez garde à vous. J’espère que nous nous reverrons», dit-il avant de descendre de voiture.
*****
Le Mondar était un tout petit royaume, juché au sommet de la montagne du même nom.
Il n’avait à vrai dire pas beaucoup de raisons pour être un royaume. Ville ou duché, à la limite, mais royaume, c’était abusé. Le titre restait surtout pour faire plaisir au roi — cela sonnait mieux que bourgmestre.
Et puis, bien sûr, il y avait les dragons. Erekh aussi avait quelques dragons... mais ceux du Mondar étaient différents. Ils étaient plus petits, volaient avec grâce, et, surtout étaient beaucoup plus nombreux.
Armand dut pratiquement se jeter au sol pour en éviter un qui atterrissait un peu brutalement.
Un deuxième atterrit à côté de lui, plus lentement. Le conducteur, si tant est que le nom ait pu être approprié, mit pied à terre.
« Bonjour», lança Armand.
L’homme retira son casque en souriant. C’était un sourire franc.
« Bonjour», répondit-il.
C’était la première fois qu’Armand voyait ce type, mais tout dans lui dégageait une telle impression... d’honnêteté. C’était le genre de type à qui on pouvait faire confiance. Le genre de type dont on voulait être l’ami.
« Ça sert à quoi ? demanda Armand en montrant un numéro qui était collé sur le dragon.
— Vous n’êtes pas du coin, hein ? C’est pour les courses.»
Armand leva un sourcil.
« Des courses ?
— C’est la spécialité du coin. Les courses de dragons. Il y en a une demain, pour la venue de la reine.»
Armand hocha la tête.
« Oh. On n’a pas ça, à Erekh.
— Pas encore, répondit l’homme. On m’a dit que le roi aimerait étendre ce sport à Erekh.»
Armand hocha une nouvelle fois la tête.
« Pourquoi pas ? Dites, je cherche une personne. Elle s’appelle Ly d’Eur.»
L’homme sourit et dirigea sa main devant lui.
« Oh, c’est celle qui a failli vous écraser. La pire conductrice de dragons.
— Vraiment ?
— Ne vous méprenez pas. Je dois reconnaître qu’elle est douée. Dommage qu’elle ne puisse s’empêcher de tricher, d’être mauvaise perdante, et d’avoir un sale caractère.»
Armand sourit. La description avait l’air de concorder.
« Je vois. Bon, il faut que j’aille la voir.
— Vous ne pourrez pas. L’accès aux dragons est interdit aux personnes extérieures.»
Armand soupira.
« J’ai quelque chose à lui donner. En personne.»
L’homme hocha la tête.
« D’accord. Je vais lui dire de vous retrouver dehors.
— Merci.
— Ce n’est rien.»
L’homme se dirigea vers le bâtiment, où il entra avec son dragon. C’était un gros bâtiment. Armand se demanda combien de bêtes comme ça il pouvait y avoir à l’intérieur. Un tas, sûrement.
Il s’assit pour attendre.
Au bout d’une dizaine de minutes, une jeune fille aux cheveux rouges, décoiffée et passablement énervée sortit en trombe.
Armand s’approcha d’elle.
« Bonjour, commença-t-il. Vous êtes mademoiselle Ly d’Eur ?
— Ouais. Et vous avez intérêt à ce que ce que vous avez à me dire soit important.»
Armand sourit.
« Ça l’est pour moi, en tout cas. On ne pourrait pas en parler en privé ?»
Ly lui jeta un regard mauvais.
« Si c’est pour me draguer, laissez tomber.»
Armand secoua la tête en souriant.
« Non. Ce n’est pas pour ça.
— On peut aller chez moi, alors», fit-elle en se dirigeant dans une rue.
Armand lui emboîta le pas.
Au bout de quelques centaines de mètres, elle finit par entrer dans une maison en bois.
Armand laissa traîner son regard à l’intérieur. Le qualifier de désordre aurait été un euphémisme. Chaos était sans doute plus approprié.
« C’est bien rangé.
— Va te faire voir, blondinet ! Qu’est-ce que tu voulais me dire ?»
Armand sourit.
« Vous avez le même caractère que votre père.»
Ly devint livide, et se calma du même coup.
« Tu... vous... vous avez connu mon père ?
— Oui, répondit Armand en hochant la tête. Le Duc d’Eur. Il m’a demandé de vous donner quelque chose.»
Armand fouilla dans son manteau, et en sortit un collier en or qu’il lui tendit.
« Il m’a demandé de vous le donner. Juste avant de mourir.»
Ly tendit la main et l’attrapa.
« Vous étiez... avec lui ?» demanda-t-elle en tremblant.
Armand hocha la tête.
« Oui. J’étais avec lui lors de l’attaque du Duc de Léhen.»
Armand aperçut une larme dans l’œil de la jeune fille.
« Désolé, ajouta-t-il. Je ne voulais pas... Ce sont de mauvais souvenirs...»
Elle secoua la tête.
« Non. J’étais au courant de sa mort. C’était il y a quoi, six mois ? Mais...» Elle sourit. « Peu importe. Merci.
— S’il y a quelque chose que je puisse faire pour vous...»
Elle acquiesça de la tête.
« Racontez moi. Comment il est mort.
— Le Duc de Léhen l’a attaqué sous prétexte qu’il avait soutenu l’ancienne reine. Mais en réalité, il avait une vieille rancœur.
— Je sais, fit Ly. Ma belle-mère.
— Ouais, fit Armand d’un air sombre. Léhen n’a pas supporté qu’elle l’ait quitté, et il a fini par trouver un prétexte pour se venger. Ils ont attaqué de nuit. Ils étaient plus nombreux. J’ai essayé de défendre votre père, mais une flèche l’a atteint.
— Et vous, ils ne vous ont pas tué ?»
Armand secoua la tête.
« J’ai réussi à m’enfuir.
— Qui me dit que vous n’étiez pas avec les assassins ?
— Vous ne trouvez pas que cela ferait une bien longue distance pour vous donner ça, dans ce cas ?» répondit Armand en souriant.
Ly hocha la tête, et regarda le collier que venait de lui remettre Armand. Il représentait un ange.
« Il appartenait à son père, expliqua-t-elle. Il était censé... porter bonheur, ou quelque chose comme ça. Apparemment, ça n’a pas trop réussi.
— Je suis désolé.»
Ly sourit, passa le collier autour de son cou.
« Ça va. Mais je ne sais pas comment vous remercier. Je n’ai pas grand chose et...»
Armand secoua la tête.
« Non, je ne veux pas d’argent. Je vois bien que vous n’êtes pas riche.
— Non. Je ne possède rien. Mais si un jour j’arrive à gagner assez de courses pour ça, je penserai à vous, Monsieur... ?
— Armand.
— Armand. Bien. Alors que puis-je faire pour vous remercier ? Vous avez parcouru tout Erekh pour me donner ça...»
Armand haussa les épaules.
« Marrant, fit-il en souriant. Vous n’avez rien, mais je suis sur que les nobles d’Erekh se battraient pour pouvoir monter sur un dragon comme le votre.
— Il ne m’appartient pas. Il ne m’est prêté que pour que je puisse divertir le roi. Mais si vous voulez que je vous fasse faire un tour dessus, c’est sans problème.
— Vous rigolez ? J’ai déjà le vertige en haut d’un arbre... Et puis, comment vous pouvez diriger une bête pareille ?
— Par la pensée, répondit Ly. Les dragons sont des êtres de magie.
— Vu votre façon de conduire un dragon, je n’ai pas envie de connaître vos pensées.»
Ly éclata de rire.
« Avec tout ça, fit-elle une fois qu’elle eut repris son souffle, je ne sais toujours pas comment je peux vous remercier.
— Vous pourriez m’indiquer où est l’auberge la plus proche.
— Il n’y a qu’une auberge dans cette ville. Et avec tous les gardes de la reine, elle doit être pleine. Mais si le désordre ne vous dérange pas, vous pouvez dormir ici.
— Et bien, je ne sais pas si ça serait très convenable...»
Ly lui jeta un regard qui lui fit bien comprendre que pour elle, «convenable» était un terme qui ne s’appliquait qu’aux autres.
*****
« Debout, paresseux.»
Armand ouvrit les yeux. Ly se tenait devant lui, et était déjà habillée. Avec ses protections et son regard mauvais, elle paraissait prête à affronter une armée.
Armand bailla, enfila ses vêtements et se leva.
« Tu comptes faire quoi, aujourd’hui ? lui demanda Ly, qui avait apparemment décidé de le tutoyer quelque part durant la nuit.
— Comment ça ?
— Si tu veux assister à la course, je peux te trouver une place.»
Armand hocha la tête. Pourquoi pas ? Une course de dragons, cela devait être intéressant. Surtout avec une furie aux cheveux rouges au milieu.
« D’accord, répondit-il. Ça commence déjà ?
— Il faut un peu de temps de préparation avant. Tu vas avoir la chance de voir les coulisses.»
*****
« L’accès aux dragons, commença le garde, est interdit aux personnes extérieures à...
— Va te faire foutre», coupa Ly, accompagnée d’Armand, qui avait tout de même laissé son épée chez la jeune fille.
Le garde voulut essayer d’empêcher les deux personnes d’entrer, mais un de ses collègues l’en empêcha. C’était jusque là une belle journée, et il n’avait aucune envie de la gâcher en se battant avec Ly.
Armand aperçut le type qu’il avait croisé hier, et le salua.
« Bonjour, fit ce dernier. Apparemment, vous vous êtes trouvés.»
Ly soupira.
« Armand, Miguel. Miguel, Armand. Je vous laisse, il faut que j’aille m’occuper de mon dragon.
— Ne donne pas de laxatifs aux autres, cette fois», lança Miguel alors qu’elle s’éloignait.
Armand sourit.
« Elle a fait ça ?
— Elle a essayé, en tout cas. J’espère qu’elle ne vous a rien proposé à manger.
— Si elle triche tant que ça, pourquoi la laissez vous continuer ?»
Miguel haussa les épaules.
« Elle a fait quelques bêtises, mais il n’y a pas des masses de personnes capables de diriger un dragon. En tant de guerre, le Mondar aurait besoin d’elle.»
Armand hocha la tête. L’usage premier de ces bêtes restaient donc la guerre. Les courses n’étaient qu’une façon... d’occuper les soldats.
« J’ai une question pour vous, Armand, fit Miguel. On entend beaucoup de rumeurs sur la reine d’Erekh... est-il vrai qu’elle a pactisé avec le Diable pour avoir sa place ?»
Armand éclata de rire.
« Non, répondit-il. Erekh a eu une reine démoniaque, mais Lucie de Guymor est juste l’héritière de la couronne.
— Mais j’ai entendu dire qu’elle avait assisté l’ancienne reine...»
Armand soupira. C’était vrai, bien sûr. Lui aussi avait assisté l’ancienne reine, à vrai dire.
« Non, mentit-il. Ce ne sont que des rumeurs. Elle était au cachot.»
Miguel hocha la tête, mais il ne paraissait pas très convaincu.
« Bah, quelle importance, après tout ? Il est temps que j’aille me préparer.
— Bonne chance.»
*****
Armand chercha pendant plusieurs dizaines de minutes un endroit tranquille duquel il pourrait regarder la course.
Il y avait bien des tribunes à quelques endroits, mais la présence de la reine avait du rameuter tout le Mondar, et elles étaient pleines.
Il finit par trouver un arbre qui lui fournirait une bonne vue, juste à côté de la dernière porte.
Ly lui avait expliqué le principe hier soir : les dragons volaient, par conséquent il n’y avait pas de sens à suivre un circuit au sol. Au lieu de cela, ils devaient passer dans des portes, généralement deux ficelles tendues à quelques mètres d’écart entre deux arbres, dans un certain ordre.
Il y avait vingt-et-une portes, et à peu près autant de tours à boucler avant de finir la course. Le tout en un peu moins de deux heures.
Tout de même, songea-t-il, quelle ironie de se taper des jours de marche pour voir une course de dragons qui auraient pu lui permettre de parcourir la distance en quelques heures.
De là où il était, Armand ne pouvait pas voir le départ, aussi était il anxieux lors du premier passage des dragons. Il savait que Miguel partait en premier, trois places devant Ly. Aussi ne fut-il pas surpris en voyant Miguel débarquer en tête. Ly devait être cinquième, ou peut-être sixième.
Quelques tours passèrent sans qu’il n’y ait de changement. Miguel dominait assez clairement les autres. Armand se demandait si cela venait de l’homme ou de la monture. Des deux, peut-être.
Vers le dixième tour, Ly commença à remonter un peu, et passa de la cinquième place à la troisième. Armand comprenait pourquoi Miguel n’avait pas l’air de l’apprécier : sur un dragon comme au sol, elle était pratiquement en permanence agressive. Un ou deux types avaient été en mesure de la dépasser, mais elle leur avait coupé la route sans ménagement.
Vers le quinzième tour, elle passa seconde. Elle n’était plus très loin de Miguel, et Armand se demanda si elle pouvait encore espérer lui voler la première place.
Elle n’avait encore jamais remporté de victoire, lui avait-elle confié hier soir (en ajoutant que ce n’était pas juste et uniquement du à une mauvaise fortune), aussi Armand se prit-il à espérer qu’elle gagnerait aujourd’hui.
*****
Au début du dernier tour, Ly avait réussi à rattraper Miguel. Il ne lui restait plus qu’à le doubler et elle pouvait remporter cette course.
Plus facile à dire qu’à faire, en fait. À chaque fois qu’elle avait une opportunité de le dépasser, il lui bloquait la route. Et elle devait se ranger derrière lui à chaque porte : à la vitesse à laquelle ils allaient, vouloir passer à deux relever du suicide.
Déjà la moitié du tour. Merde. Il allait falloir mettre le paquet.
Elle essaya une nouvelle fois de passer. Et il lui bloqua la route une nouvelle fois.
Tant pis, ce coup ci, elle allait forcer, merde. Elle colla son dragon au sien.
La porte se rapprochait dangereusement. Ils ne passeraient pas à deux.
Miguel tenait bon. Elle se décida au dernier moment à avorter sa tentative, et se replaça un peu derrière Miguel alors qu’elle frôlait les branches d’un arbre.
Elle avait encore une occasion avant la fin du tour. La dernière porte. Elle avait vu Armand sur un arbre à côté, en plus. Ça l’impressionnerait.
Elle repensa au collier qu’il lui avait donné. Elle allait voir s’il portait vraiment bonheur ou pas.
Elle parvint à se porter au niveau de Miguel, mais elle se rendit compte qu’elle n’arriverait pas à le dépasser avant la porte.
Celle-ci était un peu plus large. Peut-être qu’ils pourraient passer à deux ? Elle colla une nouvelle fois son dragon à celui de son adversaire.
Les deux bêtes plongeaient vers la porte. Elle pouvait presque toucher son adversaire.
Lui aussi.
Il lâcha les rênes d’une main, et s’en servit pour pousser la jeune fille.
Ce n’était pas un choc très fort, mais étant donné leur équilibre précaire, il était suffisant pour la déstabiliser. Alors que Miguel passait la porte, Ly s’écrasait au sol.
*****
Armand descendit de l’arbre à toute vitesse, et accourut vers la jeune fille.
« Ly !»
Mais avant qu’il ne l’atteigne, elle avait déjà commencé à se relever. Elle jeta son casque au sol, furieuse.
« Le fils de putain !» cria-t-elle.
Armand sourit, soulagé.
« Dieu soit loué, tu n’as rien.
— Tu as vu ce que ce connard m’a fait ?» demanda-t-elle en hurlant. Son visage était aussi rouge que ses cheveux.
« J’ai vu», répondit Armand alors que le dragon de Ly se posait doucement à côté de sa maîtresse. « On dirait qu’il tenait vraiment à gagner.»
Armand vit une image lui repasser furtivement devant les yeux.
(Est-il vrai qu’elle a pactisé avec le Diable ?)
« Ly, fit Armand, il faut repartir.
— Pourquoi ? Je me fous d’avoir la sixième ou septième place, je voulais gagner !
— Il ne s’agit pas de ça. Monte, je t’accompagne.»
Ly le regarda sans comprendre, puis elle s’exécuta. Il avait un drôle de regard.
« Le vainqueur reçoit une coupe, c’est ça ? demanda Armand alors que le dragon redécollait.
— Je me fous de la coupe ! Ce qui compte c’est d’avoir gagné, je...
— Qui donne cette coupe ? coupa Armand.
— Le roi, répondit Ly, déboussolée. Non, attends. Aujourd’hui, ce sera la reine d’Erekh.»
Armand revit une nouvelle fois le regard de Miguel alors qu’il lui avait dit que Lucie de Guymor n’avait pas assisté l’ancienne reine. Il n’avait pas eu l’air convaincu. Il n’avait vraiment pas l’air de la porter dans son cœur.
D’un autre côté, c’était un chic type. Sympathique, honnête.
Enfin, il avait l’air honnête.
« Dirige nous où cette remise doit avoir lieu, fit Armand.
— Quoi ?
— Je crois que Miguel veut tuer la reine.»
*****
Miguel se dirigeait vers le podium. Le roi du Mondar et la reine d’Erekh étaient déjà présents. Quel charmant couple ils formaient : le roi du Mondar était un vieillard barbu et la reine d’Erekh ne devait pas avoir plus de trente ans. La reine avait déjà la coupe à la main.
« Bien joué, le félicita le roi. Mais qu’est-il arrivé à votre adversaire ?
— Elle a chuté en essayant de me dépasser, répondit Miguel. J’ai bien essayé de la rattraper, mais je n’ai pas réussi. J’espère qu’elle va bien.»
Le roi hocha la tête.
Une fanfare se mit à jouer. La remise de la coupe allait pouvoir avoir lieu.
*****
« Merde, fit Ly, elle va lui donner la coupe.
— Vole plus près du sol, demanda Armand alors qu’ils s’approchaient à toute vitesse de la reine.
— Tu ne vas tout de même pas...»
Mais il ne l’entendait déjà plus.
*****
La reine tendit la coupe à Miguel...
... qui roula au sol avec Armand.
L’assemblée poussa des cris de stupeur. Des arbalètes furent pointés vers les deux hommes, alors que des gardes s’approchaient du roi et de la reine pour les protéger.
Armand fut écarté sans ménagement de Miguel.
« Qu’est-ce qui se passe ici ? demanda le roi, qui, malgré son âge, n’en restait pas moins un personnage imposant.
— Armand ? demanda la reine.
— Armand ?» demanda Miguel.
Armand eut un sourire gêné.
« Cet homme, dit-il en désignant Miguel, voulait tuer la reine !»
(Il ajouta «Enfin, je crois» à voix basse, mais personne ne l’entendit.)
Miguel parut surpris.
« Quoi ?
— Gardes, fit le roi, fouillez cet homme.»
Miguel sourit.
« C’est ridicule. Mais comme vous voulez.»
Il leva les bras afin de faciliter le travail des gardes.
« Rien, fit le responsable de la fouille.
— Armand, fit Miguel, qui vous a mis cette idée en tête ? Encore une idée de Ly qui n’acceptait pas sa défaite ?
— Pourquoi l’auriez vous poussée, alors ?
— Poussée ? C’est elle qui m’a heurté. J’ai aussi failli être jeté au sol par le choc ! Et puis, pourquoi voudrais-je tuer la reine ?»
Deux gardes choisirent ce moment pour faire leur apparition. Entre eux se tenait Ly, qui paraissait encore plus énervée que jamais.
« Espèce d’ordure !» lança-t-elle à Miguel. Elle essaya aussi de s’élancer vers lui, mais les deux gardes la retinrent.
Tous les regards se tournèrent vers elle. Y compris celui du roi du Mondar et de la reine d’Erekh.
« Je parlais juste à Miguel, évidemment», ajouta-t-elle plus calmement.
Le roi secoua la tête.
« Je crois que vous êtes allée un peu loin, cette fois ci, mademoiselle. Gardes, saisissez vous de ces deux personnes. Je les interrogerai plus tard.
— Un instant, fit la reine en s’approchant de Ly. Je veux leur parler maintenant.
— Je suis désolée, fit la jeune fille devant la reine. Il y a peut-être eu méprise. Nous pensions sincèrement que votre vie était en danger. Ce n’était pas une tentative de meurtre ou de coup d’état...
— Pourtant, vous auriez pu m’en vouloir, mademoiselle Ly d’Eur. À cause de la mort de votre père.
— Pourquoi ? Je sais que c’est le Duc de Léhen qui l’a fait tué, pas vous. J’ai peut-être des défauts, mais je ne suis pas stupide. Et je ne suis pas une tueuse non plus.»
La reine sourit. Elle se dirigea vers Miguel et Armand, qui était maintenant à son tour entouré par deux gardes.
« Miguel. Je ne comprends même pas comment on a pu vous soupçonner. Vous êtes honnête, gentil, aimable. Pas comme certains ici.»
Miguel baissa la tête.
« Merci, majesté.
— Et poli en plus. Y-a-t-il une qualité que vous n’avez pas ?»
Miguel sourit.
« Oh, je suis nul en cuisine.»
La reine sourit à son tour, et s’approcha d’Armand.
« Armand, soupira-t-elle. Tu aurais vraiment mieux fait d’accepter mon offre et de me servir de garde du corps.
— Désolé, majesté.»
La reine sourit.
« Oh, mais ne t’excuse pas. Tu avais raison, après tout.
— Quoi ?»
La reine ramassa la coupe, qui gisait au sol, et appliqua une pression latérale sur le socle.
Qui s’ouvrit.
« L’emplacement d’une dague, fit-elle. Je l’ai enlevée, bien sûr, je ne voulais pas prendre de risques. Dommage que vous soyez intervenus, cela dit. La preuve aurait été plus efficace.»
Miguel secoua la tête.
« Attendez, je ne comprends pas... Je n’ai jamais vu cette coupe avant, de toutes façons...»
La reine haussa les épaules.
« Trois personnes ici étaient prêtes à tout pour mettre la main sur cette coupe en premier. Armand, Ly, et vous.
— Moi ? fit Armand ? Majesté, vous ne me soupçonnez quand même pas de...»
La reine haussa les épaules.
« Pourquoi pas ? Cette coupe a été fabriqué en Erekh, quelqu’un a du y mettre la dague après. Vous auriez pu le faire à la frontière.»
Armand sourit.
« Mais si j’avais voulu vous tuer, vous seriez déjà morte.
— C’est un point en votre faveur. C’est pour ça que je pensais plutôt à cette jeune fille.»
Elle se dirigea à nouveau vers Ly.
« Je ne vois pas pourquoi j’aurais fait ça.
— Je pensais vraiment que la mort de votre père était un mobile suffisant pour vous. Mais vous avez l’air plus informée que je ne le pensais.»
Ly sourit.
« Vous savez qui voulait vous tuer, n’est-ce pas ? Je le sais aussi, et Armand aussi. On ne va peut-être pas y passer la journée ?»
La reine sourit à son tour.
« Exact. J’aurais encore un léger doute si un de mes gardes n’avait pas vu Miguel placer l’épée dans la coupe la nuit dernière.» Elle fit un geste vague de la main en voyant l’expression incrédule de Miguel. «L’idée d’avoir un vampire dans la garde royale était sujette à polémique, mais je maintiens que c’est utile.»
Tous les regards se tournèrent vers Miguel.
Qui sourit.
« Je me disais bien que j’aurais du me méfier de cette chauve-souris.»
Ly sourit à son tour.
« Gaaardes, arrêtez cet homme !» fit-elle en imitant la voix du roi.
Celui-ci la regarda, surpris. Puis il fit un geste aux gardes.
« Oui, oui, allez-y.
— Faudrait peut-être voir à se décider», marmonna l’un d’eux.
*****
« Alors ? demanda la reine. Tu es sûr de ne pas vouloir rentrer avec moi ?
— Oui, répondit Armand. Je vais rester là un moment. Merci.»
La reine fit un geste vague de la main.
« Pas de quoi. À plus tard, alors.
— Au revoir, majesté. Prenez garde à vous.
— J’essaierai.»
La voiture s’écarta. Armand la regarda s’éloigner.
« Prenez garde à vous... imita Ly. Arrête, tu as vu le nombre de gardes qu’elle a.»
Armand haussa les épaules.
« Je ne sais pas. J’ai l’impression qu’elle court toujours un danger...
— Pourquoi tu ne vas pas avec elle, alors ?»
Armand sourit.
« J’ai besoin d’un peu de vacances.
— Tu pourrais te recycler dans la course de dragons. J’imagine qu’il y a une place de vide, maintenant.»
Armand secoua la tête.
« Oh non. Je ne voudrais pas risquer de t’affronter. Je tiens à la vie.»
Ly sourit, et lui donna un coup dans l’épaule.
« Allez, je serai gentille.»
Armand la regarda un moment. Il savait qu’il ne pouvait pas accepter. Ce qu’il voulait, c’était de l’aventure, des combats épiques...
... d’un autre côté, il n’avait pas franchement l’impression que la voie que lui offrait Ly manquerait beaucoup d’aventure ou d’épique.
Il voulait être chevalier, bien sûr. Pour aider les gens. Mais en fin de compte, est-ce que ça ne consistait pas à verser le sang, pour les uns ou pour les autres ?
Il avait au moins besoin de vacances.
« D’accord, répondit-il finalement. Je veux bien essayer. Temporairement.»
Ly lui attrapa la main.
« Viens. Je vais te montrer comment on fait, avec les dragons.»
