Impossible mission
Par Elly le jeudi 20 septembre 2007, 11:15 - Lien permanent
Kalia est une garde elfe quelque peu incompétente. Malheureusement pour elle, elle est choisie pour une mission pas complètement évidente : libérer une princesse d'un dragon.
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Le soleil venait de se lever sur la plaine boueuse lorsque le chevalier descendit de sa monture.
Il s’agissait d’un homme imposant, pas tant par sa carrure — même s’il mesurait facilement un mètre quatre-vingt dix, et avait les épaules bien larges — que par son équipement : il portait en effet, en plus d’une longue lance, une des armures les plus complètes et les plus solides qu’on pouvait trouver sur Erekh, et qui le couvrait de la tête aux pieds. Pour couronner le tout, elle était d’une blancheur étincelante.
Le cheval était dans le même genre : il s’agissait d’une bête énorme, entièrement blanche, et, elle aussi, équipée de protections impressionantes.
Le chevalier se dirigea lentement — son armure n’était pas, à vrai dire, conçue pour lui permettre de courir — vers une large entrée dans la paroi rocheuse.
Il entra.
Et se retrouva alors plongé dans une obscurité pratiquement totale. Il tâtonna quelques instants contre le mur avant de sentir un bâton poisseux.
Une torche.
Le chevalier soupira de soulagement — il avait bien cru qu’il allait devoir faire tout le chemin dans le noir — et l’alluma.
Quelques mètres plus loin dans la grotte, il y avait une énorme salle. À l’intérieur se trouvait un dragon, énorme lui aussi — il fallait bien qu’il occupe la place, après tout.
Il était en train de dormir.
Mais la lumière de la torche le réveilla.
Il y eut une énorme flamme, qui dura quelques secondes, puis plus rien.
Malheureusement pour le chevalier, son armure ne protégeait pas de la chaleur.
*****
Nicolas, le capitaine de la garde, était bien embêté. Il était venu ce matin au poste, comme tous les jours, et avait jeté un coup d’œil sur les quelques papiers auxquels il devait jeter un coup d’œil. Comme tous les jours.
Seulement, contrairement aux autres jours, il avait reçu la visite d’un des membres du Conseil des Nobles d’Erekh.
Le Conseil, et bien, conseillait. Mais pas n’importe qui, puisqu’il s’agissait de Conseiller la reine. La majuscule était donc de rigueur lorsque l’on parlait du Conseil. Son importance avait un peu diminué avec son arrivée au pouvoir, puisque la nouvelle reine aimait bien parfois réfléchir par elle-même voire, pire, se faire Conseiller par autre chose que le Conseil.
Mais le Conseil restait prestigieux, et le Duc de Léhen l’était tout autant ; il avait en effet dirigé un grand nombre de guerres importantes et assuré la grandeur du royaume.
Et il était allé voir Nicolas. Ce qui n’aurait pas été gênant s’il ne lui avait pas donné une mission.
La mission n’était pas très compliquée : la Princesse d’Arkor — un minuscule royaume indépendant qui se trouvait à deux journée de marche au nord de la capitale, et ne comprenait à vrai dire qu’une ville qui portait le même nom — avait été enlevée par un dragon, et sa famille voulait qu’on la libère et qu’on la lui ramène.
La cachette du dragon se trouvant dans le royaume d’Erekh, et Arkor ayant plutôt de bonnes relation avec ce pays, le Roi leur avait demandé son aide.
Jusque là, rien d’anormal. C’était une procédure courante. Un Héros finissait par tuer le dragon, libérait la Princesse, et se mariait généralement avec elle, et ils vivaient longtemps et avaient de nombreux enfants.
Ce que le capitaine ne comprenait pas, c’est pourquoi le Duc de Léhen lui demandait d’envoyer un de ses hommes sur l’affaire. Apparemment, il y avait déjà eu pas mal de héros qui avaient péri dans la tentative. C’était normal. Il fallait un certain temps et un certain nombre de morts idiotes avant que les grosses pointures, les Héros — la majuscule faisait, la aussi, toute la différence — ne se mettent à trouver la mission intéressante et digne d’eux. Bref, à la considérer comme une Mission.
Il n’y avait pas de Héros parmi les agents de la garde, le capitaine en était sûr. Et tout ce qu’il se passerait, c’est qu’il perdrait un homme. Et il avait besoin de ses hommes, en ce moment.
Le capitaine eut un léger sourire.
Il était obligé d’obéir au Duc de Léhen. Ce n’était pas le genre d’hommes à qui on désobéissait, surtout si on tenait à la vie. Mais il n’était pas obligé de perdre un homme. Il pouvait se contenter de perdre une elfe.
Kalia entra dans le bureau du capitaine.
Ce dernier la dévisagea.
C’était une elfe, même si ça ne sautait pas toujours aux yeux. Ce n’était ni la taille (plutôt petite, en tout cas pour une elfe), ni le charme (surtout pas avec ce plastron usé et trop grand), ni les oreilles pointues (elles l’était effectivement, mais ses cheveux blonds et sales les cachaient en quasi-totalité) qui permettaient de la différencier d’une humaine ordinaire.
« Vous m’avez demandé ? demanda Kalia.
— Oui, répondit le capitaine. J’ai une mission délicate pour vous. Je pensais qu’une elfe serait sans doute la plus à-même de la mener.»
Kalia leva un sourcil. D’habitude, on ne lui proposait pas de missions délicates. On ne lui proposait pas de missions, à vrai dire ; elle avait déjà bien assez de problèmes à revenir vivante de rondes ou d’incidents routiniers. Cela devait sans doute cacher quelque chose de louche.
« Quelle genre de mission ? demanda-t-elle.
— Libérer une princesse et la ramener à son père.»
Kalia hocha la tête, constatant qu’elle ne s’était pas trompée.
« Libérer ? demanda-t-elle.
— Elle a été enlevée par un dragon.
— Oh.»
Le capitaine dut réprimer un sourire. Oui, se dit-il, cela revenait à une mort certaine. Ce qui voulait dire ne plus avoir à payer une incompétente.
« Et, euh, demanda Kalia, je suis obligée ?
— Oui. C’est un ordre.»
La jeune elfe soupira. Les ordres étaient les ordres. Elle tenta néanmoins d’argumenter un peu :
« Mais... vous pensez vraiment que c’est une mission... dans mes cordes ? demanda-t-elle.
— Je ne vois personne de mieux qualifié que vous, rétorqua le capitaine. À bientôt.»
*****
Kalia repassa chez elle, enfourna quelques affaires dans son sac à dos, prit l’énorme arbalète qui trainait sur sa table et partit dans la première diligence qu’elle trouva.
Elle ne se faisait pas beaucoup d’illusions. Elle se dirigeait vers une mort certaine. Mais, sans savoir pourquoi, elle continuait. Peut-être simplement qu’elle en avait assez de la vie, songea-t-elle, amère. Elle se sentait inutile. Désespérement inutile. Toutes les fois où, en tant qu’agent de la garde, elle aurait pu servir à quelque chose, comme arrêter des voleurs, protéger une vieille dame ou n’importe quoi dans le genre, elle s’était montrée ridicule et avait fini couvertes de bosses. Voilà tout ce dont elle était capable.
En fait, Kalia se trompait. Si elle n’avait, en effet, jamais réussi à attraper le moindre criminel, elle avait, en revanche, aidé un nombre considérable de personnes à retrouver leur chemin, à traverser la rue, à rentrer chez eux lorsqu’ils étaient soûls, ou à récupérer un chat coincé dans un arbre (même si les chats, comme les arbres, étaient plutôt rares à Nonry). Elle était l’un des rares agents de la garde à ne jamais avoir passé quelqu’un à tabac, ou à monnayer une libération anticipée.
Bref, Kalia était fondamentalement gentille. Ce qui la désespérait profondément.
*****
La diligence, bien sûr, n’allait pas jusqu’à l’endroit qu’on lui avait indiqué comme le repaire du dragon. Elle dut s’arrêter une nuit dans un village — heureusement, le capitaine lui avait donné un peu d’argent pour ses frais (ou était-ce pour se débarasser d’elle plus vite ?).
Elle repartit à l’aube, et marcha plusieurs heures dans des plaines boueuses avant d’apercevoir le trou dans la roche.
Alors, c’était là que se terrait le dragon. Il y avait un certain nombre d’empreintes de chevaux près de la grotte. Elle se demanda combien de temps les bêtes avaient attendu leur maître avant de repartir vers d’autres horizons. Il y en avait même un qui était toujours là, attaché à un arbre.
Kalia le libéra. Aussitôt, le cheval s’enfuit. Apparemment, il n’appréciait pas ce qu’il y avait dans la grotte.
Comme elle le comprenait. Malheuresement, elle, elle allait devoir y aller. Elle inspira un grand coup, et entra.
Et elle fut plongée dans une obscurité pratiquement totale.
La majorité des elfes étaient nyctalopes, ce qui évitaient les désagréments dans ce genre de conditions.
Évidemment, Kalia ne l’était pas. Elle soupira, farfouilla quelques instants à l’aveuglette dans son sac, puis en sortit une paire artisanale de lunettes, constituée de deux globes de verre et d’une lanière de cuir.
Elle les mit sur ses yeux. Fit un petit geste de la main en murmurant doucement des paroles inintellibles.
Et elle discerna les contours du couloir. Faire enchanter des verres coûtait une fortune, aussi Kalia les avait-elle volés à un mage de passage dans son village.
Malheureusement, ils n’étaient pas de très bonne qualité. On ne voyait à vrai dire que des taches vertes, mais, avec un peu de pratique, on pouvait au moins se déplacer sans se cogner partout.
Elle remarqua la torche qui était au mur, l’ignora, et continua à avancer sur quelques mètres.
Et déboucha dans une salle énorme.
À l’intérieur, se trouvait l’énorme tache verte qui devait être le dragon.
Kalia attrapa son arbalète, qu’elle tenait en bandoulière dans son dos.
Malgré ses lunettes, l’elfe ne parvenait pas très bien à distinguer le dragon, mais une chose était sûre : ce n’était pas un petit dragon.
Et ce n’était probablement pas avec un carreau d’arbalète, même bien placé, qu’elle réussirait à s’en débarasser.
Elle réfléchit quelques instants. Il y avait quelques avantages, à sauver une princesse d’un dragon. C’était bien connu. La récompense, d’abord. Elle se demanda jusqu’à combien elle pourrait monter. Et puis, il y avait aussi autre chose. Les Héros se mariaient souvent avec les princesses qu’ils sauvaient.
Kalia se demanda une fraction de secondes si une quelconque église d’Erekh autoriserait un mariage lesbien. Probablement pas. Et quand bien même, le passage sur «beaucoup d’enfants» poserait probablement problème pour la fin de l’histoire. Il ne restait donc que la récompense.
Elle était problablement conséquente. Cependant, elle l’était probablement moins que le risque qu’elle prendrait. Elle avait beau ne pas tenir beaucoup à la vie, elle n’avait pas non plus envie de se suicider.
Elle baissa son arbalète.
Kalia toussa.
Le dragon leva la tête vers l’elfe.
Une énorme flamme sortit de sa bouche. Kalia fit un bond un arrière.
« Non ! Arrêtez !» implora-t-elle au dragon.
Qui la regarda, la gueule ouverte. Elle le regarda à son tour. Il était vraiment immense. Et il était vraiment vert, accessoirement. Impressionant. Surtout la légère flamme qui continuait à brûler doucement au fond de sa gueule, comme une menace, et qui éclairait un peu la pièce.
Une voix résonna dans la tête de la jeune fille.
« Que viens tu faire là, petite elfe ?»
Kalia déglutit.
« Et bien, je suis de la garde de Nonry. On m’a envoyé parce qu’il paraît que vous avez enlevé une jeune fille, qui se trouve etre la Princesse de...
— Non !, résonna à nouveau la voix dans la tête de Kalia, Elle est venue de son plein gré.»
L’elfe resta silencieuse quelques secondes, à se repasser mentalement la phrase du dragon.
« De son plein gré ? finit-elle par demander.
— Oui, répondit le dragon. Nous sommes amoureux.»
Kalia se repassa à nouveau la phrase.
« Amoureux ?
— Oui.
— Mais... comment vous pouvez...» Elle secoua la tête. « D’accord, c’est votre vie privée, ça ne me...
— Je peux changer de forme, rétorqua le dragon. Temporairement.»
Kalia hocha la tête. Pourquoi pas, après tout ?
« Je... euh, je peux la voir ?» demanda-t-elle.
Le dragon la dévisagea. Il paraissait surpris — du moins, c’est ce que supposa Kalia, mais elle n’y connaissait pas grand chose aux expressions faciales des dragons.
« Pose ton arme et tes affaires», ordonna le dragon.
Kalia s’exécuta. Elle trouvait qu’elle avait déjà bien assez argumenté comme ça.
Le dragon bougea une patte griffue, l’approcha doucement de la jeune fille, et l’attrapa.
Kalia dut se retenir de crier lorsque la main écailleuse et froide se referma sur elle, et la transporta dans les airs.
Avant de la reposer en douceur à l’opposé de là où elle se trouvait. Il y avait un couloir, qu’elle n’avait pas vue depuis l’autre côté, à cause du dragon.
« Je ne peux pas t’accompagner, fit le dragon, car je ne peux me transformer qu’à la nuit tombée. Mais si tu lui fais du mal, je te tuerai.»
Kalia hocha la tête, avant de s’enfoncer dans le couloir. Au bout d’une dizaine de mètres, elle déboucha sur une petite salle, qui ressemblait déjà moins à une grotte : il y avait en effet une grande quantité de bougies — toutes éteintes —, des vivres, et deux matelas empilés qui servaient de lit.
Sur les matelas, dormait la princesse. Même dans l’obscurité, Kalia vit qu’elle était magnifique.
L’elfe se demanda comment on était censé réveiller une princesse. Elle croyait se souvenir d’une histoire de petit pois, mais elle n’en avait pas sous la main.
Oh, et puis, au diable les bonnes pratiques.
« Excusez moi ?» demanda-t-elle.
La princesse se réveilla en sursaut.
« Qui êtes vous ?
— Je viens de Nonry. Je vais vous expliquer.»
La princesse hocha la tête, puis alluma deux bougies à côté d’elle.
Kalia retira ses lunettes.
« Alors ? demanda la princesse.
— Je suis un agent de la garde, expliqua Kalia. Ma mission était de vous libérer et de vous ramener à votre père. Mais le dragon m’a dit que vous n’aviez pas été enlevée...»
La princesse hocha la tête.
« C’est vrai, répondit-elle doucement. Je suis amoureuse.
— Donc, vous être libre ? demanda Kalia.
— Oui, répondit la princesse.»
Kalia sourit.
« Vous n’êtes pas... hors-la-loi ?» demanda-t-elle.
La princesse la regarda, médusée.
« Bien sûr que non !»
Le sourire de Kalia s’agrandit.
« Parfait, alors. Ma mission était de vous libérer et de vous ramener à votre père. Vous êtes déjà libre, donc c’est bon pour la première partie. Quand à la deuxième, si vous n’avez rien à vous reprocher, je ne peux pas vous forcer. Ce serait contraire au réglement.»
*****
Il pleuvait maintenant légèrement. Kalia marchait dans la boue. Elle en avait encore pour deux heures avant de rentrer au village le plus proche, avant de devoir passer une journée ou plus à attendre une diligence, qui mettrait encore une bonne dizaine d’heures à arriver à Nonry.
Mais elle était heureuse. Non seulement elle s’en était tirée vivante mais, pour une fois, elle avait accompli sa mission.

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